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De notre Directeur Général

L’Eucharistie et la Charité

Nous publions ici le texte intégral de la conférence donnée, le 12 novembre 2005, au Congrès Eucharistique de Murcie, par le père Alvaro Corcuera, Directeur Général de la congrégation des Légionnaires du Christ et du Mouvement regnum Christi.

Cette conférence est disponible en .PDF à la fin de l’article.

Chers Amis,

Introduction

Avant tout, je voudrais remercier de tout cœur les organisateurs de ce magnifique congrès pour approfondir différents thèmes liés à l’Eucharistie. Je me sens très honoré d’être ici, au milieu de vous. Je remercie publiquement l’Université Catholique de Murcie, son Recteur et l’équipe de Direction de cette si louable initiative qui donnera de nombreux fruits pour le bien de l’Église. Je vous remercie également de m’avoir invité à partager avec vous quelques idées simples sur le thème "l’Eucharistie et la Charité".

Le Pape Jean Paul II, dans son désir de faire parvenir le message de l’Evangile aux hommes et aux femmes de notre temps avec plus d’insistance, a voulu proposer à l’Eglise une Année Eucharistique qui vient de se terminer. La Providence Divine en ayant disposé ainsi, il n’a pas pu, comme il l’avait certainement souhaité, conclure l’année eucharistique qu’il avait lui-même ouverte en s’unissant, de la Basilique Saint Pierre, au Congrès Eucharistique international de Guadalajara, au Mexique. Le Père a voulu le rappeler en sa maison et, de là, il continue à veiller et à prier pour l’Eglise pèlerine.

Le Pape Benoît XVI a poursuivi et achevé le projet de l’année eucharistique. Ce fut l’occasion de nombreuses grâces pour l’Eglise qui a pu renouveler sa foi en la Présence Réelle du Christ sous les Espèces Eucharistiques. Au cours du synode récent, les Pères Synodaux ont pu comprendre ce que l’Ecriture voulait signifier depuis les origines : une seule foi et une seule Eglise nourrie d’un seul Pain de Vie et en communion visible avec le successeur de Pierre. C’est l’Eucharistie, nous le savons, qui réalise l’unité de l’Eglise, unie autour du Christ Seigneur s’offrant au Père pour le salut de l’humanité en mémoire sacramentelle de son sacrifice rédempteur.

Mais l’unité de l’Eglise, que l’Eucharistie réalise et rend parfaite, s’alimente au plus profond d’elle-même de la racine de la charité. C’est l’amour de Dieu qui l’a poussé à livrer son Fils en rançon pour les pécheurs, c’est l’amour de Jésus-Christ sur la croix, consommé jusqu’à l’extrême limite de donner sa vie pour ceux qui l’aiment, qui donne sens à ce don mystérieux, mais non moins réel et effectif, du pain de vie eucharistique.

Pour exposer le thème, je voudrais partir des textes mêmes de l’Ecriture qui nous relatent ces événements extraordinaires. Je voudrais centrer la première partie sur le thème de l’Institution de l’Eucharistie et le besoin d’apprendre à adorer ce grand mystère avec humilité et foi. Dans la seconde partie, sera exposé le thème de la charité en partant de la relation du commandement nouveau de l’amour. Dans la troisième partie, je proposerai quelques applications que peuvent avoir, dans la vie ecclésiale, le don de l’Eucharistie et le commandement nouveau de l’amour : concrètement, l’unité des chrétiens, la communion fraternelle au sein même de l’Eglise et, finalement, l’élan évangélisateur.

I. Le don de l’Eucharistie

a) L’Institution de l’Eucharistie : "Il prit le pain, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples" (Mt 26, 26).

Le récit de l’institution de l’Eucharistie est rempli de signification profonde. Jésus-Christ a atteint le sommet de sa vie terrestre. Il sait qu’il ne lui reste que très peu de temps à vivre en ce monde avec ses disciples. Il sait que son heure de passer de ce monde à son Père est arrivée. Mais avant il veut nous faire son grand cadeau, l’Eucharistie et son plus grand commandement, le commandement de l’amour fraternel. Les deux se situent dans le même contexte d’intimité avec les disciples, d’action de grâces pour les merveilles accomplies par Dieu au cours de l’histoire du peuple d’Israël. En relatant l’institution de l’Eucharistie, saint Matthieu qui était là, présent au milieu des autres apôtres, semble suivre seconde par seconde, geste après geste, tout ce que Jésus a fait, sans perdre le moindre détail. Jésus, à la fin du repas rituel, prit le pain en ses mains. Il l’avait fait de nombreuses autres fois. Rappelons-nous seulement le moment de la multiplication des pains. Maintenant, il prend de nouveau le pain entre ses mains, signe de cette suprême liberté avec laquelle il s’apprête à vivre les derniers moments de sa vie : "C’est pour cela que le Père m’aime parce que je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me l’enlève, mais je la donne de moi-même" (Jn 10, 17-18). Jésus prend le pain en ses mains, comme s’il prenait sa propre vie en ses mains pour la remettre dans les mains du Père. L’Eucharistie est le don que Jésus fait de lui-même, de ses propres mains, comme pour souligner le caractère volontaire de son action. Il veut réellement faire le don total de son Corps et de son Sang sur la colline du Calvaire et en chaque célébration Eucharistique.

Ensuite "il le bénit". La bénédiction du pain est l’offrande de ce pain à Dieu, pour qu’il l’accepte. Jésus bénit le pain qui sera offert pour le salut du monde et l’offre en premier à son Père comme offrande d’amour. Le Père bénit et accepte l’offrande de son Fils. L’Eucharistie est pain béni, c’est le corps et le sang sacrés de Jésus-Christ qui s’approche de nos vies pour nous remplir également de ses bénédictions. Selon l’exemple du Christ, nous devons nous aussi présenter nos vies en offrande agréable au Père. En tant que chrétiens baptisés, nous aussi, nous ne devons avoir peur de ce pain béni qui, uni au Christ, donnera la vie au monde. Dieu le Père acceptera sans aucun doute l’offrande de nos vies, même si elles sont pauvres, petites, même remplies d’imperfections et de péchés, si nous savons les offrir avec amour pour la rédemption de l’humanité. Parfois nous voudrions avoir une perfection absolue pour réaliser cette offrande à Dieu, pour commencer à être témoins et apôtres et pourtant, s’il y a bonne volonté et désirs sincères de le servir et de servir nos frères, l’offrande de notre vie, même si ce n’est pas une offrande parfaite, est agréable à Dieu s’il y a une volonté d’aimer et de servir.

Ensuite, Jésus "rompit le pain". Les premiers chrétiens appelèrent également l’Eucharistie, "fraction du pain", en souvenir de ce premier geste de Jésus distribuant le pain ainsi rompu à ses apôtres. La fraction du pain est également signe prémonitoire du corps du Christ rompu au moment de la Passion. Cette fraction du Pain est un geste suprême de don de soi douloureux, don total du Christ à l’humanité jusqu’à la dernière goutte de son sang. C’est aussi le signe de la fécondité de la multiplication des pains et, pour cette raison même, de la valeur du sacrifice du Christ et du sacrifice des chrétiens unis à lui. Chacun d’entre nous est appelé à réaliser sa propre fraction de pain, par l’acceptation amoureuse de la croix, de la douleur et de la souffrance dans sa vie personnelle, selon les multiples occasions et les diverses circonstances qui se présentent. L’acte de la fraction du pain est un acte de rupture et toute rupture dans la vie produit une destruction. L’Eucharistie est le mémorial perpétuel offert par l’Eglise, par les mains de ses prêtres, de cet acte douloureux de la passion du Christ qui se renouvelle et s’actualise à chaque Sainte Messe. "Sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission" (Hb 9, 22), nous rappelle l’auteur de la Lettre aux Hébreux. L’Eucharistie nous rappelle cette vérité et, en même temps, nous donne la force de porter notre croix personnelle chaque jour et de pouvoir la transformer en instrument de sanctification et de fécondité apostolique.

Après avoir partagé le pain, Jésus le donna à ses disciples. Jésus se donne lui-même par l’Eucharistie. Il se donne en cadeau à toute l’Eglise et à chaque âme fidèle qui le reçoit avec dévotion et ferveur. En face de ce cadeau, de ce don immense, l’unique réponse et la seule attitude qui convient, est celle que Jean Paul II appelle "l’admiration eucharistique" (l’Eglise vit de l’Eucharistie § 6). Les mots ne peuvent pas exprimer la profondeur du remerciement que nous devrions avoir devant ce don immense qui exprime l’amour infini de Jésus envers nous : "nec lingua valet dicere nec littera exprimere, expertus potest credere quid sit Iesum diligere". Seul celui qui fait l’expérience de cet amour donné et reçu peut vraiment le connaître. C’est pourquoi cette attitude de stupeur, de rester sans voix, d’adoration profonde et muette, est la seule qui puisse exprimer la dévotion à l’Eucharistie.

En commentant ces phrases de l’Evangile de saint Matthieu qui nous raconte l’institution de l’Eucharistie au moment de la Dernière Cène, me viennent à l’esprit des images de la vie de Jean Paul II et en particulier celles des derniers mois de sa vie. Par imitation et par amour de Jésus-Christ, il a voulu lui aussi prendre le pain de sa vie sacerdotale dans ses mains et s’offrir à Dieu comme victime d’amour, accepter que son corps soit brisé, qu’il s’éteigne lentement, maladie après maladie, pour offrir sa vie pour le bien et le service de toute l’Eglise. Nous pouvons dire que cet homme a, non seulement vécu de l’Eucharistie, mais aussi qui a fait de toute sa vie une eucharistie. Nous savons à quel point était importante pour lui, la célébration de la Sainte Messe au point qu’il a pu dire, le jour de la célébration du cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale : "Au cours de ces cinquante ans de sacerdoce, la célébration de l’Eucharistie a été et est encore, pour moi, le moment le plus important du jour, et le plus sacré. Je suis conscient de célébrer "in persona Christi". Pendant ces années, je n’ai jamais omis la célébration du Saint Sacrifice. Si cela est arrivé une fois ou l’autre, ce ne fut jamais que pour des raisons totalement éloignées de ma volonté. La Sainte Messe est, de façon absolue, le centre de ma vie et de toute ma journée" (27 octobre 1995). Jean Paul II était un homme eucharistique. La providence divine a voulu le rappeler à elle justement l’Année de l’Eucharistie qu’il avait lui-même lancée et que Benoît XVI pourra conclure. Sans aucun doute, il a tiré les forces et les énergies d’un pontificat si fécond pour l’Eglise de cette ferveur eucharistique qui transparaissait sur son visage lorsqu’il était devant le tabernacle. Il a voulu laisser personnellement le témoignage de son intimité de la vie de son esprit dans son Encyclique Ecclesia de Eucharistia en disant : "Il est bon d’être avec lui incliné sur sa poitrine, comme le disciple que Jésus aimait (cf Jn 13, 23), de toucher l’amour infini de son cœur. Si le christianisme doit se distinguer, de nos jours, surtout par "l’art de la prière", comment ne pas ressentir un besoin renouvelé d’être en conversation spirituelle avec lui de longs moments, en adoration silencieuse, en attitude d’amour, devant le Christ présent dans le Très Saint Sacrement ? Combien de fois, mes chers frères et sœurs n’ai-je pas fait cette expérience et j’y ai trouvé force, consolation et soutien".

La vie de Jean Paul II, dont le peuple de Dieu a spontanément reconnu la sainteté en demandant un rapide procès en canonisation, nous montre la fécondité de la vie de celui qui est enraciné dans l’Eucharistie. Et le principal de ces fruits est précisément l’art de vivre la charité chrétienne.

b) L’adoration : "Nous sommes venus l’adorer" (Mt 2, 2)

L’attitude du croyant devant l’Eucharistie peut s’exprimer en un mot : adoration. "Nous sommes venus l’adorer". Cette phrase des mages venus de l’Orient, qui cherchaient le Roi des Juifs qui venait de naître, avait été choisie par Jean Paul II comme thème spirituel de la Journée Mondiale de la jeunesse à Cologne. Le Pape avait voulu attirer l’attention des jeunes sur le besoin d’adorer qui existe dans le cœur de l’homme et qui se réalise de façon très particulière devant "Jésus Sacramenté". Les chrétiens qui donneront au monde la spiritualité dont on a tant besoin aujourd’hui, seront ceux qui seront profondément contemplatifs et qui auront la capacité d’arriver à une profonde adoration. La vie des grands saints, hommes et femmes, qui se sont le plus donnés au service des autres, - je pense en ce moment au grand exemple que nous a laissé la Bienheureuse Thérèse de Calcutta - dans cette vie ancrée sur cette contemplation profonde du mystère de Dieu, aux pieds de Jésus-Eucharistie.

La phrase des Mages d’Orient - "Nous sommes venus l’adorer" - doit tous nous stimuler si nous voulons vraiment nous imprégner du mystère de Dieu et de l’amour de Jésus-Christ qui se manifeste ensuite par l’amour envers nos frères. Nous devons être des hommes et des femmes profondément contemplatifs, ouverts au mystère insondable de Dieu qui est mystère de charité et de don infini. De fait, ces hommes venus d’Orient dont la vie nous reste cachée quant à leurs origines et leurs vicissitudes concrètes, nous révèlent cependant, au moment où ils trouvent Marie et Joseph avec l’Enfant nouveau-né, une attitude d’esprit qui est le propre de l’homme contemplatif. Ils offrent des cadeaux à l’enfant : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Celui qui est capable de contempler le mystère de Dieu dans la prière, celui qui est capable d’être à l’écoute de l’aimé pendant de longs moments de silence, prépare son âme à un don absolu. C’est la raison pour laquelle nous ne sommes pas étonnés que les grandes décisions de vocation et de service de Dieu et de l’Eglise, surgissent très souvent dans un contexte de méditation, d’adoration, d’écoute de la Parole de Dieu, de dialogue amoureux avec le Seigneur.

L’adoration est une attitude eucharistique qui nous prépare à la rencontre personnelle avec Jésus-Christ et enflamme notre cœur d’amour envers lui et envers notre prochain. Combien de fois n’arrivons-nous pas devant l’Eucharistie avec l’âme un peu froide, remplie de mille préoccupations et de mille pensées qui nous assaillent et, peu à peu, dans la sérénité de l’adoration, l’âme se remplit d’une paix plus grande qui vient de la présence supérieure de Dieu en elle. Alors, les situations, les réalités, les problèmes commencent à prendre une nouvelle apparence, une vision d’éternité, une perspective plus divine et moins humaine, une dimension plus chrétienne et plus évangélique.

"Nous sommes venus l’adorer". Plaise à Dieu que nous puissions dire ces mots très souvent et que nous puissions aider un grand nombre de nos frères, très souvent tentés par les distractions du monde, à venir adorer Jésus-Christ Eucharistie, source inépuisable d’amour qui remplit aussi nos cœurs d’une nouvelle espérance et de nouveaux désirs d’accomplir la volonté de Dieu et de servir l’Eglise.

Au cours de la Journée Mondiale des Jeunes, combien parmi eux sont venus adorer le très Saint Sacrement dans les églises de Cologne et des villes voisines ! Contrairement à ce que de nombreux sociologues de la religion avaient pronostiqué, actuellement, dans la jeunesse catholique on trouve subitement un nouveau désir d’adoration et de contemplation de Jésus-Christ Eucharistie parce que tout cœur humain a par un profond désir de Dieu, d’une rencontre simple, profonde, transformante avec Jésus-Christ, notre Sauveur. Pendant ces moments d’intimité, un grand nombre de jeunes ont trouvé la volonté de Dieu pour leur vie, qui pour vivre totalement au service de Dieu, qui pour construire une vie chrétienne plus solide, plus intense, plus engagée vis-à-vis de l’Eglise et du service des frères.

c) "Sans l’Eucharistie, nous ne pouvons pas vivre"

Le dernier congrès eucharistique national italien avait pour thème : "sans dimanche nous ne pouvons pas vivre". Cette phrase faisait référence à la réponse qu’Emérite, un chrétien du nord de l’Afrique fit, au IVe siècle, au proconsul romain qui lui demandait pourquoi il avait désobéi, lui et 48 autres chrétiens, à l’interdiction impériale de se réunir pour célébrer l’Eucharistie. Ce chrétien répondit avec fermeté : "Sans dimanche, nous ne pourrions pas vivre". Après d’atroces tortures, ces 49 chrétiens donnèrent leur vie pour défendre le précieux bien de l’Eucharistie. Lors de la Messe de clôture du congrès eucharistique d’Italie, pendant son homélie, Benoît XVI commenta ce bel épisode du martyrologue chrétien : "Sans nous rassembler le dimanche pour célébrer l’Eucharistie, nous ne pourrions pas vivre, nous manquerions de forces nécessaires pour affronter, sans succomber, les difficultés quotidiennes" (Homélie du 29 mai 2005). Sans l’Eucharistie, nous ne pourrions vivre comme chrétiens parce que nous ne pourrions pas accomplir le commandement nouveau du Seigneur et qui est l’essence de notre être chrétien.

Au cours de cette même homélie, Benoît XVI fit aussi allusion au fait que l’aliment spirituel de l’Eucharistie était particulièrement nécessaire aux chrétiens d’aujourd’hui parce que "le monde dans lequel nous vivons, profondément imprégné de consommation effrénée, d’indifférence religieuse, de sécularisme fermé à la transcendance, peut nous apparaître comme "un désert aride et terrifiant" (Dt 8, 15). Nous avons besoin de ce Pain, - poursuit le Pape- pour affronter les ennuis et les fatigues du chemin". Au milieu de "ces déserts spirituels" du monde moderne, l’Eucharistie et la charité chrétienne apparaissent comme deux oasis fécondes qui régénèrent les forces pour continuer à avancer avec joie jusqu’au but éternel.

"Sans eucharistie, nous ne pouvons pas vivre". Sans le Pain de la vie qui, comme la manne pour les Israélites, nous aide à traverser cette vallée de larmes en avançant sur le chemin de l’éternité, notre vie devient un véritable désert. Sans l’Eucharistie nous sommes radicalement incapables de vivre les vertus chrétiennes, de nous libérer du joug de notre égoïsme, de nous donner aux autres de façon désintéressée. Le Christ est réellement resté avec nous par l’Eucharistie, pour être notre compagnon de route, ce voyageur qui nous accompagne, comme les disciples d’Emmaüs et qui met le feu de l’amour de Dieu dans nos cœurs froids, en nous expliquant le sens profond des Ecritures.

Comme la présence du Christ Eucharistie nous encourage ! Il est là, lui, pour consoler nos peines, pour suppléer à notre faiblesse, pour donner à notre cœur inquiet la paix profonde de l’âme, pour refaire nos forces, pardonner nos péchés, nous enflammer de son amour et de l’amour envers nos frères. Caché en chacun de nos tabernacles, que de grandes leçons le Christ ne nous donne-t-il pas : leçon d’humilité, d’amour, d’obéissance, de silence, d’adoration continuelle ! Les grands saints se sont nourris du Pain de l’Eucharistie au point de ne pouvoir vivre sans lui.

"Nous avons besoin de ce pain pour dépasser les fatigues et les difficultés du chemin". Dans l’Eucharistie, nous trouvons les forces qui nous viennent du Seigneur de la vie et de l’histoire. Vivre au pied de l’Eucharistie, participer avec ferveur à l’Eucharistie, ne sont pas seulement des devoirs pesants qui nous sont imposés de l’extérieur, ce sont des besoins vitaux pour ceux qui veulent vivre unis à la vigne et donner du fruit de vie éternelle. "Sans moi, vous ne pouvez rien faire" (Jn 15, 3). Cette phrase du Christ au cours de la Dernière Cène a un sens eucharistique très marqué. Si vous n’êtes pas unis à moi par l’Eucharistie, vous ne pourrez pas porter de fruits pour l’éternité. Ce n’est qu’avec les forces du Pain Eucharistique que le chrétien peut, aujourd’hui, faire face aux nombreux défis que lui lance une société sécularisée, tentée d’oublier Dieu, construisant son existence "ut si Deus non daretur", comme si Dieu n’existait pas. Avec la force du Pain Eucharistique, le chrétien d’aujourd’hui peut vivre en plénitude sa vocation à être ferment du monde, sel de la terre. Il n’y a qu’avec la force du Pain Eucharistique que le chrétien d’aujourd’hui peut vaincre les tentations de découragement, de domination, de plaisir effréné, d’égoïsme qui surgit à chaque instant, d’envie d’en rester au plus facile et au plus commode. Le pain eucharistique garde le chrétien dans la saine militance spirituelle à laquelle saint Paul invitait ses fidèles d’Ephèse : "Ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes. C’est pourquoi, il vous faut endosser l’armure de Dieu, afin qu’aux jours mauvais, vous puissiez résister et, après avoir tout mis en œuvre, rester fermes" (Ep 6, 12).

L’Eucharistie est la Pain qui nous donne la vie, c’est le Pain de vie. "Seigneur, donne-nous toujours de ce pain !" (cf Jn 6, 34), notre pain de chaque jour, le pain eucharistique ! Avec quelle gratitude, quel amour, quelle vénération, quelle joie et quel respect ne devons-nous pas le recevoir quotidiennement quand il nous est offert au banquet eucharistique ! Ce n’est qu’au ciel que nous pourrons comprendre ce que ce grand geste d’amour suppose de la part de Dieu Un et Trine, de cette offrande totale et absolue que le Verbe Incarné fait de son Corps et de son Sang. Quelle grande joie de pouvoir le recevoir, purifier notre âme de tout péché et de tout attachement au péché, de sentir sa présence vivante, puissante et transformante au centre de notre combat de chaque jour.

Ne nous scandalisons pas, comme certains auditeurs du discours sur le Pain de vie à Capharnaüm, qui s’éloignèrent en entendant le Christ mentionner le grand mystère de l’Eucharistie, pensant qu’une telle oblation était impossible de la part de Dieu. Comme Pierre prononçant cette confession splendide en réponse à la question du Christ "Vous aussi, allez-vous me quitter ?", répondons plutôt : "Seigneur, à qui irions-nous ? Toi seul as les paroles de la vie éternelle. Et nous savons, nous, que tu es le Fils de Dieu" (Jn 6, 69-70). Ces paroles de vie éternelle que nous cherchons tous, qu’un grand nombre de nos contemporains cherchent, perdus dans un monde qui ne leur offre plus aucun point de référence assurée, nous les trouvons dans l’Eucharistie, "ce coin tranquille où nous nous reposons à la fin d’une folle journée" (P. Marcial Maciel, L.C. ; Psaumes de mes jours, Psaume de l’Eucharistie. Rome)

II. La charité fraternelle

a) Le commandement nouveau : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" (Jn 13, 34)

L’Eucharistie procède de l’amour et conduit à l’amour. Elle procède de l’amour en tant qu’elle exprime admirablement la charité de Dieu vis-à-vis de l’humanité. Non seulement c’est lui qui nous a aimés le premier, comme nous le dit saint Jean (1 Jn 5, 19) mais il nous a aimés d’un amour que les apôtres n’ont pu imaginer, pas plus que l’esprit humain ne pourra jamais s’en faire une idée. Non seulement le Verbe de Dieu a voulu accepter l’abaissement de l’Incarnation, assumant la nature humaine pour sauver les hommes du péché dans lequel ils étaient tombés, mais il a voulu aussi se rendre mystérieusement présent, sous les espèces du Pain et du Vin, pour rester avec ses amis jusqu’à la fin du monde.

L’Eucharistie conduit à l’amour. "Sic nos amantem quis nos redamaret". "Qui n’aimerait celui qui nous a manifesté un tel amour ?" Cet amour comporte en premier lieu, une dimension verticale vers Dieu et une autre, horizontale, vers notre prochain. C’est celle qui apparaît dans le commandement nouveau de l’amour.

Lié à l’institution de l’Eucharistie, lors de la Dernière Cène, Jésus a voulu nous laisser son commandement. Si l’Eucharistie est le sacrifice de la Nouvelle Alliance, le nouveau commandement de la charité est, par excellence, le commandement du Nouveau Testament. C’est justement, l’Evangéliste de l’amour, saint Jean, qui relate avec émotion, malgré son âge avancé au moment de la rédaction de son Evangile, les paroles de Jésus à ses intimes, au cours de cette nuit sacrée.

En premier lieu, saint Jean nous rapporte le lavement des pieds que beaucoup regardent comme le récit qui remplace l’institution de l’Eucharistie dans cet Evangile. Jésus s’abaisse devant ses disciples et réalise une tâche propre aux esclaves qui lavaient les pieds et les mains de leurs maîtres rejoignant leur demeure après le travail du jour. Lui, le Maître et Seigneur, veut réaliser ce geste d’abaissement et d’esclave en expliquant que s’il a fait cela, c’est pour donner l’exemple à ses disciples et qu’ils doivent faire de même les uns aux autres.

Le geste du lavement des pieds, dans l’ambiance de la Dernière Cène, qui est une ambiance eucharistique, introduit le discours d’adieu que Jésus fera devant ses apôtres qui n’ont jamais vu leur Maître aussi ému et qui écoutent sans voix les paroles de Celui qui se présente comme le Chemin, la Vérité et la Vie" (Jn 14, 6). Une fois Judas sorti de la salle, Jésus sent que le moment de sa glorification, celui de sa propre passion, est très proche. C’est alors qu’il laisse le commandement nouveau : "aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" (Jn 13, 34). Déjà, au cours de sa vie publique, Jésus avait été très clair en répondant au scribe qui lui demandait quel était le commandement le plus important de la Loi. Il avait répondu que le commandement le plus important était celui d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et avec toutes ses forces, et le second, semblable au premier, était d’aimer son prochain comme soi-même" (Mt 22, 37-39). Jésus avait réduit au seul commandement de l’amour, le très grand nombre des prescriptions judaïques qui s’était étendu au long de l’histoire au point d’en étouffer l’essentiel de la Loi. "Allez donc apprendre ce que signifie : c’est la miséricorde que je veux et non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs" (Mt 9, 13) avait-il dit aux pharisiens qui ne comprenaient pas comment il pouvait, lui, manger avec les publicains. Pendant sa vie terrestre, Jésus avait été très clair en disant qu’il n’était "pas venu pour changer la Loi, mais pour l’accomplir en plénitude" (Mt 5, 17) ; la quintessence de son message était l’amour. Actuellement, il l’explicite par le commandement nouveau de l’amour fraternel. En leur lavant les pieds, il vient de leur donner l’exemple. Lié à ce commandement de l’amour, pour aimer comme il le leur demande, il leur donne aussi l’Eucharistie.

Le commandement nouveau de l’amour contient en lui-même toute la force de l’Evangile, une force que nous pourrions appeler révolutionnaire. Nous aimer les uns les autres, comme le Christ nous a aimés, c’est-à-dire jusqu’à donner sa vie pour les autres, représente ce qui a changé l’histoire au moment de l’arrivée du christianisme : c’est le sceau distinctif des chrétiens : "A ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres" (Jn 13, 35). La force de l’amour des premiers chrétiens est ce qui a permis que, peu à peu, le christianisme s’étende comme une tache d’huile dans l’empire romain, en le changeant de l’intérieur, transformant petit à petit les structures d’une société païenne en une autre où régnaient l’amour et la justice.

Les premiers chrétiens n’étaient pas des gens surdoués, ni de grands et sages potentats de l’économie. C’était des personnes simples, des pêcheurs de Galilée, hommes de bonne volonté normaux, mais sans aucun don spécial. Ce qui les a distingués est l’amour qui régnait au cœur de ces premières petites communautés à l’intérieur desquelles les frères étaient prêts à mourir les uns pour les autres, comme leur Maître. Une magnifique description de ces premières communautés nous est transmise par la lettre à Dyognète, d’un auteur anonyme des premiers siècles de notre ère. L’auteur anonyme y fait ressortir comment "les chrétiens ne se distinguaient en rien des autres hommes, ni par leur façon de parler, ni en menant un genre de vie insolite. Ils vivaient dans des villes comme les autres, travaillaient comme les autres, se mariaient et avaient des enfants comme tous les autres, mais parlaient de leur propre patrie comme s’ils étaient des étrangers, ils participaient à tout, comme tous les citoyens, mais supportaient tout comme des étrangers". "Ils vivent dans la chair mais non selon la chair. Ils vivent sur la terre mais leur demeure est au ciel". Et ensuite, l’auteur décrit le styledeviedeschrétiensquisecaractérisepar aimer ceux qui les persécutent, bénir ceux qui les maudissent, donner la vie au monde comme l’âme donne la vie au corps. En d’autres termes, même si l’auteur ne l’explicite pas, l’originalité et la nouveauté des chrétiens, qui sont dans le monde comme ce que l’âme est au corps, c’est leur fidélité à vivre jusque dans ses ultimes conséquences, le commandement nouveau de la charité.

"A ceci, ils reconnaîtront que vous êtes mes disciples". Ces mots du Christ gardent aujourd’hui encore une grande actualité. En de nombreuses parties du monde, les chrétiens sont encore actuellement persécutés pour leur foi. Récemment, les journaux nous ont rapporté des cas très tristes. Dans les autres pays occidentaux, où la liberté de religion existe, apparaissent de nouvelles formes subtiles de persécution ou de mépris des chrétiens. La réaction du disciple du Christ sera toujours, comme celle de son Maître, celle de l’amour, celle de la charité jusqu’à l’extrême. Nous ne pouvons pas répondre à la haine par la haine, à la malédiction par la malédiction. L’amour fraternel a toujours été et sera toujours la garantie de notre fidélité au Christ, de notre amour pour lui. Nous ne pouvons pas dire que nous l’aimons si, en même temps, nous n’aimons pas notre prochain. Ce serait une incohérence et un mensonge.

L’Eucharistie nous donne la force d’aimer étant donné que l’amour est toujours très exigent. Très souvent et en de multiples occasions, l’amour demande des actes de véritable héroïsme et notre nature est faible. Nous avons besoin de nous nourrir du pain des forts pour continuer à aimer tous nos frères et par-dessus tout. Quand nous lisons la merveilleuse description de la charité que nous donne saint Paul dans sa Lettre aux Corinthiens, le cœur ne peut pas ne pas se remplir d’une certaine appréhension. Comment peut-on aimer en pratiquant les caractéristiques qu’il donne à la charité ? Comment vivre un amour patient, indulgent, qui ne cherche pas son propre intérêt, qui n’est pas ambitieux, ne s’irrite pas envers le frère et n’en pense pas de mal, qui se réjouit de la vérité et s’attriste devant l’injustice ; un amour capable de tout croire, de tout attendre et de tout supporter ? (Cf 1 Co 13, 4-7). Ce n’est possible que si Dieu nous donne sa grâce et si l’Eucharistie est le lieu où nous pouvons nourrir cet amour envers notre frère.

Comme les communautés, les familles, les foyers, les ambiances où règne la charité chrétienne sont belles ! Celles où nous savons que le frère est prêt à donner sa vie pour nous, celles où nous sentons accueillis et aimés en tant que membres de la grande famille de Dieu ! Comme on peut, dans un tel climat, supporter la douleur, dépasser les grandes peines, souffrir des revers et des contradictions, si nous savons que nous sommes soutenus par l’amour inconditionnel des frères dans la foi et tous unis dans l’amour du Christ ! "Ubi caritas et amor ibi Deus est" chante la fameuse hymne latine. Là où se vit la charité, là est la présence, pourrions-nous dire quasi sacramentelle, de Jésus-Christ et inversement. La présence du Christ dans l’Eucharistie nous pousse toujours à aimer plus, à aimer mieux, à aimer avec un plus grand détachement, avec un plus grand oubli de soi, avec une plus grande joie et un dévouement plus grand.

b) "Sans la charité, nous ne pouvons pas vivre"

Nous ne pouvons pas vivre sans Eucharistie et si nous n’avons pas la charité, nous ne pouvons pas, non plus, être vrais disciples du Christ ni témoins crédibles de son Evangile. "Quand je parlerais la langue des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j’aurais le don de prophétie, et que je connaîtrais tous les mystères et toutes les sciences, quand j’aurais la plénitude de la foi, une foi à déplacer les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien" (1Co, 13, 1-3). La charité authentifie toute vertu, tout désir de dépassement, tout acte de chrétien. La charité est la "forme" des vertus, dit saint Thomas d’Aquin, parlant de la charité comme vertu surnaturelle, mais cela peut aussi s’appliquer à la charité fraternelle au sens où, sans elle, les autres vertus manquent du sceau de l’authenticité et de la droiture.

Sans charité nous ne sommes ni véritables disciples du Christ ni messagers crédibles de son Evangile dans le monde. Toute rénovation ecclésiale authentique, comme tout chemin de conversion, passe par le retour à la source de l’Eucharistie et de la charité fraternelle. Elles alimentent la vie de tous les membres du Peuple de Dieu, des Evêque et des prêtres, les religieux, les âmes consacrées et les laïcs. Nous avons tous besoin de l’Eucharistie qui est la force des faibles. Nous avons tous besoin de vivre la charité fraternelle comme le Christ l’a fait et nous l’a appris.

"Regardez comme ils s’aiment" disaient les païens de la Rome Antique en voyant les premiers chrétiens qui, disséminés dans l’empire, étaient en train de renouveler les vielles outres du paganisme par le vin nouveau de Jésus-Christ. Il n’y a pas d’argument plus convaincant, qui attire davantage vers l’Eglise, qui la rende plus forte, que celui de la charité.

Pour les institutions ecclésiales, les paroisses, les congrégations religieuses et les mouvements apostoliques, en ces moments de l’histoire du monde où de nombreuses menaces, toutes de nuances différentes, mettent en péril, un peu partout, la possibilité de vivre ensemble pacifiquement et menacent aussi les valeurs chrétiennes, l’Eucharistie et la charité se présentent comme les deux chemins obligés par lesquels passent toute l’action évangélisatrice et toute la véritable conversion personnelle.

Pour le reste, l’histoire de la sainteté dans l’Eglise est remplie de témoignages admirables d’hommes et de femmes qui ont vécu jusqu’à l’héroïsme la charité évangélique et l’ont alimentée au feu de l’Eucharistie. En ce moment, je pense aussi bien aux nombreux martyrs de l’époque de la guerre civile espagnole qu’aux martyrs mexicains de la guerre cristera. Dans quelques jours aura lieu, à Guadalajara (Mexique) la béatification de quelques-uns d’entre eux. Parmi ces derniers, celle d’un adolescent, José Manuel Sanchez del Rio, qui a subi d’atroces tortures sans céder sur un seul point devant les propositions de ceux qui lui promettaient d’épargner sa vie s’il reniait sa foi. Un tel acte d’héroïsme, en présence d’un grand nombre de personnes de son village, parmi lesquels des membres de sa famille et certains de ses amis, comme le Père Marcial Maciel, ne fut possible que grâce à la foi et à la ferveur eucharistiques qui l’animaient, lui, et les nombreux autres chrétiens qui donnèrent leur vie pour leur foi au Christ à une époque difficile - et glorieuse en même temps - de l’Eglise mexicaine.

III. L’Eucharistie et la charité sur le chemin de l’Eglise

Finalement, pour conclure, je voudrais faire quelques applications de type pastoral et apostolique où je vois que le seul chemin fécond est celui de la réunion de l’Eucharistie et de la charité. Il s’agit, en premier lieu, du thème de l’œcuménisme ; ensuite, du thème de la collaboration entre les différents mouvements ecclésiaux et les instances diocésaines et paroissiales ; enfin, en troisième lieu, le thème de la Nouvelle Evangélisation.

a) L’Eucharistie et la charité, chemin d’union entre les chrétiens

Dès le premier jour de son pontificat, Benoît XVI a voulu confirmer l’engagement de son bien aimé prédécesseur Jean Paul II et du Concile Vatican II, en faveur de l’unité des chrétiens : "Faisons tout ce qui est possible pour parcourir le chemin vers l’unité que Tu nous as promise. Fais qu’il n’y ait qu’un seul Pasteur et qu’un seul troupeau" (24 avril 2005, Homélie de début du pontificat). Cette unité de l’Eglise sera parfaite quand nous, tous les chrétiens, d’accord sur la même foi, nous pourrons nous réunir à la même table eucharistique. Pendant que nous cherchons la communion parfaite et que se résolvent les différents nœuds théologiques qui restent encore à résoudre entre les différentes confessions, l’Eglise catholique doit obligatoirement suivre le chemin de la charité. Si nous ne nous aimons pas comme des frères en Jésus-Christ, nous ne pourrons pas parvenir à l’unité tant désirée. Si nous ne sommes pas prêts à donner notre vie pour nos frères qui ont reçu la filiation divine par le baptême, nous ne pourrons jamais parvenir à l’unité parfaite. Et, comme le dit le Pape, en attendant, faisons de l’Eucharistie, fontaine de charité, la source inspiratrice de l’unité entre tous les chrétiens.

De Bari, Benoît XVI a voulu lancer un appel à tous les chrétiens pour qu’ils travaillent à l’unité et rappeler sa volonté "d’assumer comme engagement fondamental de son pontificat, de travailler avec toute son énergie à reconstruire la pleine et visible unité de tous les disciples du Christ" (Homélie du 29 mai 2005). Et là, il a demandé à tous les catholiques de l’appuyer dans cette décision en priant l’Esprit Saint qui est le seul à pouvoir créer la véritable unité. Le congrès d’aujourd’hui est une bonne occasion d’accueillir l’invitation du Vicaire de Jésus-Christ et de nous efforcer tous, dans la mesure de nos possibilités, à travailler avec lui, par notre prière et notre travail, pour l’unité entre tous les baptisés en Jésus-Christ.

b) Eucharistie et charité, lien de communion ecclésiale.

L’union entre tous les catholiques est un signe fort de la présence de Jésus-Christ au milieu de ses disciples. Tous, nous avons reçu le même Esprit et même s’il y a diversité de dons spirituels, c’est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur ; diversité d’opérations, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun" (cf 1Co 12, 4-7). Parfois, et de façon excessive, certains veulent souligner l’opposition entre hiérarchie et charisme de l’Eglise. Oui, il y a diversité de charismes et de fonctions, mais nous travaillons tous dans le même champ, avec le même idéal, pour Jésus-Christ et l’Eglise, en union avec le Saint Père et les Pasteurs en communion avec lui. Nous sommes tous unis par les liens de la charité qui circule comme le sang dans le Corps mystique du Christ qui est l’Eglise, donnant la vie à tous ses membres. En ce Corps, personne n’est plus grand ou plus petit. Tous sont importants puisque l’Eucharistie a été donnée à tous pour le bien commun (cf 1Co 12, 7) et c’est aux autorités de l’Eglise de juger de leur authenticité, cherchant toujours le bien commun de tous les fidèles (Cf Lumen Gentium § 12).

Par l’union des fidèles catholiques entre eux, l’Eucharistie et la charité jouent un rôle très spécial. L’Eucharistie est le sacrement de l’unité qui doit alors être manifestée et corroborée par la charité fraternelle effective. Il est important de savoir créer entre tous les nôtres, une grande estime interne qui s’exprime en paroles et jugements positifs sur les autres, les défendant si nécessaire, favorisant tout ce qui est bon, taire les erreurs et les manquements, avoir toujours une attitude de compréhension envers tous, d’écoute loyale, de bienveillance aimable, d’accueil sincère et de respect mutuel. Quel grand témoignage ne pourrions-nous pas donner si nous nous présentions devant le monde comme un seul front uni et fort grâce à une charité délicate et inventive manifestée spécialement par des attitudes respectueuses et des paroles bienveillantes ! Et comme ces manifestations de charité aideraient à construire des communautés chrétiennes où il n’y aurait ni soupçons non fondés, ni rancœurs ni brouille, mais la paix du Christ qui dépasse toute intelligence et toute sagesse humaine (cf Ph 4, 7).

Le Pape Benoît XVI, en clôturant le congrès eucharistique italien a rappelé que "le Christ que nous recevons dans le sacrement est le même à Bari ou à Rome, en Europe comme en Amérique, en Afrique, en Asie ou en Océanie. C’est l’unique et le même Christ qui est présent par le pain Eucharistique en tous les coins de la terre. Cela signifie que nous ne pouvons le rencontrer que si nous sommes unis les uns aux autres. Nous ne pouvons le recevoir que dans l’unité" (Homélie du 29 mai 2005). La conséquence directe en est que "nous ne pouvons pas être en communion avec le Seigneur si nous ne sommes pas en communion entre nous. Si nous voulons nous présenter à lui, nous devons aller à la rencontre des autres" (ibid.). Le Christ a tenu les mêmes propos en affirmant que, celui qui veut aller présenter son offrande au Temple, s’il se rappelle que son frère a quelque chose contre lui, il doit laisser là son offrande et aller d’abord se réconcilier avec lui" (cf Mt 5, 23). C’est là, dit Benoît XVI, qu’entre en jeu la capacité de savoir pardonner, "ne pas laisser entrer dans l’âme la poussière du ressentiment, mais y laisser entrer la magnanimité de l’écoute de l’autre, de la compréhension, d’une éventuelle acceptation des excuses et de l’offre généreuse des nôtres" (Ibid.).

Animés par cet esprit de charité mutuelle, avec quelle joie préparerons-nous les nouvelles communautés apostoliques et les nouveaux mouvement ecclésiaux pour la rencontre d’amour et d’unité avec le Saint Père, à Rome, le jour de la Pentecôte ! Cette unité et cette charité de toutes les forces catholiques représente l’aurore de ce "printemps de l’Eglise" dont Jean Paul II a parlé lors de la première rencontre avec ces mouvements, à Rome, le jour de la Pentecôte 1998. Ce printemps de l’Eglise sera possible dans la mesure où, nous laissant tous guider par l’Esprit Saint, et poussés par un esprit eucharistique pur, nous vivrons la nouveauté et la merveille du commandement d’amour de Jésus-Christ, avec la radicalité demandée par l’Evangile.

Sans aucun doute, ce nouveau printemps de l’Eglise demande de vivre dans un esprit de charité qui laisse de côté tout ce qui s’oppose à l’amour fraternel et favorise, par contre, le véritable esprit de famille au sein de l’Eglise catholique. De nombreuses études de sociologie religieuse nous apprennent qu’un grand nombre de personnes abandonnent l’Eglise pour entrer dans des sectes ou dans une succession de nouveaux mouvements religieux parce qu’elles ne trouvent pas, dans l’Eglise et les communautés chrétiennes, l’esprit de famille qui les accueille et les comprend, comme cela existait dans les premières communautés des disciples du Seigneur, très souvent persécutées, mais toujours joyeuses et s’accueillantes pour les uns et les autres. Si nous faisons de nos paroisses, de nos mouvements, de nos foyers chrétiens, des centres de lumière où se vivront la charité du Christ et l’esprit de famille correspondant, il n’y a aucun doute que ces personnes ressentiront le puissant attrait de ce qui distinguait les premiers disciples du Seigneur.

c) L’Eucharistie et la charité, sources de la Nouvelle Evangélisation

La grande tâche des chrétiens qui vivent dans les pays où il y a une vielle tradition chrétienne est ce que Jean Paul II a appelé la "Nouvelle Evangélisation". Nouvelle, non parce qu’elle présente un Evangile différent de celui de Jésus-Christ, ni non plus, une nouvelle doctrine, mais parce qu’elle prêche le Christ avec une ardeur renouvelée, avec un nouveau souffle apostolique, selon des méthodes appropriées aux circonstances actuelles. Il est indubitable qu’un grand nombre d’hommes et de femmes, parmi nos contemporains, n’ont pas été évangélisés et que l’Evangile de Jésus-Christ ne leur a pas été présenté dans toute sa beauté et sa vérité.

Avant son Ascension, Jésus-Christ a laissé aux siens un commandement d’évangélisation explicite et pressant : "Allez par le monde entier et annoncez l’Evangile à toute la création" (Mc 16, 15). La réalisation de cette tâche immense, d’autant plus grande et audacieuse que les obstacles qui s’y opposent sont plus grands, n’est possible qu’avec des âmes profondément pénétrées de la charité de Jésus-Christ envers l’humanité. Porter l’Evangile à quelqu’un est le plus bel acte de charité qui puisse exister parce que ce n’est rien de moins que de lui offrir une rencontre personnelle et rénovatrice avec le Sauveur. Seuls, des hommes et des femmes profondément eucharistiques, comme Marie, pourrons mener à bien une tâche d’une telle envergure, des couples peut-être de la première évangélisation des continents européen et américain. Seuls des hommes et des femmes profondément imprégnés de l’esprit de charité fraternelle qui veulent vivre à la perfection le commandement du Seigneur, pourront être des témoins convaincants de la vérité évangélique. Paul VI disait que le monde d’aujourd’hui n’a pas besoin de maîtres, mais de témoins et s’il recherche les maîtres, c’est parce que ce sont des témoins" (Evangelii Nuntiandi, n° 41). Témoins et maîtres de la charité du Christ ; témoins et maîtres de la profonde expérience et de la surprise eucharistique, tel est ce que le monde désire et recherche avec une soif ardente.

Conclusion : le Christ marche avec nous

En ce sens, Jean Paul II a très bien écrit dans l’Encyclique Novo Millenio Ineunte : "Nous ne sommes certes pas séduits par la perspective naïve qu’il pourrait exister pour nous, face aux grands défis de notre temps, une formule magique. Non, ce n’est pas une formule qui nous sauvera, mais une Personne et la certitude qu’elle nous inspire "Je suis avec vous" (n° 29). Ce n’est pas une formule magique qui résoudra les problèmes de l’Eglise, mais Jésus-Christ. C’est vers lui que nous devons toujours tourner nos regards si nous voulons trouver la lumière véritable qui illumine tout homme (Jn 1, 9). Nous devons regarder Jésus-Christ qui a voulu rester avec nous sous la simplicité et la pauvreté des Espèces Eucharistiques. Le regarder, lui, qui a voulu rester avec nous caché dans le visage du frère, de celui qui a faim, de celui qui a soif, du pauvre, de l’humble, du pécheur, de tout homme et de toute femme, sans distinction de classe, ni de richesse, ni d’instruction parce que tous, absolument tous ont besoin d’être sauvés.

"Il ne s’agit pas - disait Jean Paul II dans l’Encyclique déjà citée - d’inventer un nouveau programme. Le programme existe déjà : c’est celui de toujours, tiré de l’Evangile et de la Tradition vivante. Il est centré, en dernière analyse, sur le Christ lui-même, qu’il faut connaître, aimer, imiter pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l’histoire, jusqu’à son achèvement dans la Jérusalem céleste. C’est un programme qui ne change pas avec la variation des temps et des cultures, même s’il tient compte du temps et de la culture pour un dialogue vrai et une communication efficace. Ce programme de toujours est notre programme pour le troisième millénaire" (cf Ibid.).

Le disciple du Seigneur sait qu’il ne nous laisse pas seuls sur ce chemin. Il est avec nous. Caché dans chaque tabernacle, y compris dans le plus abandonné, même celui qui n’est jamais visité par personne : il est là, lui, attendant de pouvoir diffuser son amour, son salut sa consolation et son pardon. "Nous devons redécouvrir avec fierté le privilège de pouvoir participer à l’Eucharistie qui est le sacrement du monde renouvelé. La résurrection du Christ a eu lieu le premier jour de la semaine qui, pour les hébreux, était le jour de la création du monde. C’est précisément la raison pour laquelle le dimanche a été considéré par la première communauté chrétienne, comme le jour où a commencé le monde nouveau, celui où, par la victoire du Christ sur la mort, a commencé une nouvelle création" (Homélie de Benoît XVI, à Bari, le 29 mai 2005). Nous devons redécouvrir avec fierté l’eucharistie en tant que source de notre joie, de notre amour, de notre foi et de notre espérance. Saint Ignace d’Antioche se demandait "Comment pourrions-nous vivre sans lui ?" (Ep ad Magnesios, 9, 1-2, citée par le Pape dans son homélie). "Sans lui nous ne pouvons pas vivre". Sans lui nous ne pouvons pas vivre à fond notre vocation, sans lui le chemin de la vie éternelle est fermé, se ferme le passage à la Vérité et la Vie disparaît.

Mais, par contre, si nous vivons avec lui, alors notre cœur se remplit d’amour, d’espérance et de foi. Nos communautés de chrétiens seront renouvelées de l’intérieur du cœur à la source du plus pur amour qui est pardon, compréhension, miséricorde, esprit de collaboration, de respect et d’estime, ouverture aux dons de l’Esprit Saint avec les autres, aide désintéressée et généreuse, offrande de ce qui nous est propre pour le bien du frère.

Marie très Sainte, toi, la Vierge pauvre et humble de Nazareth, femme eucharistique et complètement imprégnée de la charité divine, aide l’Eglise pèlerine à se nourrir du Corps et du sang de son Seigneur, avec une ferveur et foi de plus en plus grandes. Nourris notre désir eucharistique et renouvelle notre engagement de fidélité au commandement nouveau de l’amour.

PRIERES

Je voudrais terminer par quelques prières, psaumes de louanges à Dieu pour le don de l’Eucharistie et le don de la charité, que le fondateur de notre Congrégation, le Père Marcial Maciel, a composés à la fin des années cinquante. Ces psaumes peuvent très bien faire découvrir les sentiments de l’âme fidèle devant le mystère du Christ Eucharistie et en face du don de la charité que le Seigneur, source de l’Amour, verse continuellement et en abondance sur son Eglise pèlerine par l’effusion de l’Esprit Saint.

Psaume à l’Eucharistie

Je t’aime, Seigneur, pour ton Eucharistie, pour le grand don de toi-même. Quand tu n’avais plus rien d’autre à offrir tu nous as laissé ton corps pour nous aimer jusqu’au bout, avec une bouleversante preuve d’amour, qui fait vibrer notre cœur d’amour, de gratitude et de respect.

Tu nous as laissé ton ultime souvenir vivant et chaleureux à travers les siècles, pour nous rappeler cette nuit où tu nous as promis de rester sur les autels jusqu’à la fin des temps, insensible à la souffrance de la solitude de tant de tabernacles.

Sans autre bonheur que d’être l’éternel adorateur immolé sur la nappe blanche ; sans autre consolation que de savoir que tu serais le compagnon de tes élus, que tu abrègerais leur souffrance depuis ton poste, en veillant, avec amour.

Parce que tu connaissais la solitude qu’éprouveraient ceux qui allaient suivre tes conseils opposés aux normes du monde, tu es descendu dans nos vies pour parfumer et rendre féconde notre solitude.

Dès lors, Seigneur, ta chair engendre des vierges et ton sang des martyrs.

Merci parce que tu as voulu prolonger ton Évangile depuis le tabernacle ; cet Évangile intime que tu enseignes aux âmes quand elles t’ouvrent leur intimité.

Que nos vies seraient pauvres sans ta compagnie ! Notre Père, notre Frère, coin tranquille où nous nous reposons à la fin d’une folle journée.

Psaume d’amour de l’homme

Par dessus tout, je veux aimer, mon prochain, d’une particulière prédilection. Parce que si j’aime, Seigneur, toutes les choses, mes sœurs, dans la matière qui périt, comment ne pas aimer les hommes, mes frères, dans l’esprit qui ne vieillit pas... ?

Je veux aimer mon prochain parce que c’est ton commandement préféré, l’essence de ta doctrine, la grande sentence que tu as clouée à chaque page de ton Évangile, comme une lampe éternellement allumée, visible de tous les recoins de notre pauvre terre et de notre pensée égoïste.

Je veux aimer mon prochain parce que c’est ton ultime volonté, celle que tu nous as laissée la nuit de la cène lorsque, à la fin du banquet, Tu répétais avec ton inébranlable sérénité : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés.

Tu parlais d’amour, Seigneur, parce que tu savais qu’avec l’amour comme garantie, Tu donnais naissance à un règne ineffable,
-  comme ce fut au réveil du christianisme - où les hommes s’aimeraient comme des frères, sans limites de biens ni d’argent, sans litiges sur l’honneur ou sur l’humiliation.

C’est ainsi que s’est fondée ton Église en ces chrétientés odorantes des catacombes avec l’amour comme devise et une parole qui résumait tout l’amour : la paix.

Pour les gentils, ton Église persécutée et triomphante n’était rien d’autre que foi et amour. Une foi levée sur l’amour : Voyez comme ils s’aiment. (Tertullien, apologie des chrétiens, chap. 39) Je veux aimer mon prochain, Seigneur, parce que l’homme mérite le respect avec lequel tu l’as traité, et l’amour avec lequel tu l’as aimé.

Nous sommes les ambassadeurs de ton amour Ceux qui doivent semer, à tous vents, ta semence divine.

Un amour multiple, qui pénètre dans toutes les directions, là où souffrent les corps et les âmes, vers le purgatoire pour avoir pitié des âmes qui souffrent pour leur péché ; vers la terre, où parfois se perdent les corps et les âmes.

Je veux aimer mon prochain, Seigneur, pénétrer dans ses villes obscures, surpeuplées d’enchaînés. Peut-être le véritable amour sera-t-il d’allumer l’espérance dans leurs cœurs éteints, et par la rédemption de l’esprit, viendra aussi celle de la chair.

P. Alvaro Corcuera, L.C.




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