Que ton Règne vienne !
Rome, le 15 février 2004
A tous les membres du Regnum Christi, à l’occasion du Carême
Très chers en Jésus-Christ,
Chaque chapitre de la vie du Christ, chaque période liturgique, nous révèle une facette du mystère du Christ. Devant lui, nous nous sentons fortement mis en question et nous découvrons l’essence de notre véritable identité en tant qu’hommes et en tant que chrétiens : « Jésus-Christ manifeste pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation » (cf Vatican II, Gaudium et Spes § 22)
Le Carême et la semaine Sainte constituent le meilleur scénario pour une rencontre personnelle avec Jésus-Christ notre Rédempteur. La contemplation du visage souffrant du Christ met en évidence, dans toute leur crudité, les vérités les plus profondes de l’existence humaine : notre identité de créatures rachetées, l’énigme de la mort et le sens de la souffrance, la tragédie et la gravité du péché, la folie d’amour d’un Dieu qui, ne se contentant pas de se faire homme, est allé jusqu’à se clouer sur une croix et mourir pour nous sauver.
Par ces simples lignes, chers membres du Regnum Christi, je désire vous saluer et vous offrir quelques réflexions qui vous aideront à vous mettre devant le Christ crucifié et devant votre identité de chrétiens, en vous invitant à renouveler votre choix radical pour lui.
1. Le choix radical pour le Christ
Au commencement du carême, l’invitation du Christ résonne à nouveau avec force dans nos cœurs : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix chaque jour et qu’il me suive » (Lc 9, 23). Jésus aurait pu poser d’autres conditions ou exiger de ses disciples une réponse moins radicale. Mais le fait est là : celui qui veut vivre selon sa condition de chrétien, doit être prêt à passer par la voie étroite de l’Evangile (cf Mt 7, 13-14), à perdre sa vie pour lui pour la sauver (cf Lc 9, 24), à tomber en terre et y mourir pour porter du fruit (cf Jn 12, 24). Au-delà de cette métaphore, les paroles de Jésus révèlent, avec une évidente clarté, le véritable prix de l’amitié avec Jésus : boire à sa coupe (cf Mt 20, 20-23). L’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ, dit avec raison : « Il y en a beaucoup qui désirent le céleste royaume de Jésus, mais peu consentent à porter sa croix. Beaucoup souhaitent ses consolations, mais peu aiment ses souffrances » (Livre II, chap. 11, 1).
La croix se révèle être un fidèle thermomètre pour mesurer notre amour pour le Christ et authentifier la sincérité de notre choix en sa faveur. Nous pouvons parfois avoir la tentation de suivre le Christ sans renoncer à notre égoïsme et à nos passions désordonnées, ou au moins de nous charger d’une croix délicate, qui ne fait pas trop mal et se moule sur nos goûts et nos plans personnels. Et cependant, c’est impossible : ou nous nous décidons à suivre le Christ en acceptant tout ce que cela implique, ou bien nous restons sans lui ou avec un succédanée qui ne comble pas nos désirs de plénitude et n’apaise pas notre conscience.
Opter radicalement pour le Christ par le chemin de la croix, serait une entreprise impossible si nous n’avions pas le témoignage de sa vie. Il est possible de charger sa croix chaque jour et de le suivre avec joie parce qu’il marche devant nous, nous montrant le chemin et nous donnant la force de le parcourir. Il est possible de l’aimer dans la souffrance, parce qu’il nous a aimés le premier et s’est livré pour nous. Il est possible d’opter pour lui avec le caractère radical que demande l’Evangile, parce que lui a opté, avant nous, pour la volonté de son Père et pour chacun d’entre nous, par sa Passion et sa mort. Sa Croix rend notre petite croix aimable et belle.
Or, pour choisir définitivement le Christ et accepter de le suivre sur le chemin de la croix, il faut deux éléments : la foi et l’amour.
Option radicale pour le Christ à partir de la foi :
Pour celui qui n’est pas chrétien, la mort d’un être cher, un cancer, une crise économique, une trahison ou une humiliation, une situation de pauvreté matérielle, ne sont que de folles injustices, des énigmes sans réponses, des motifs d’angoisse ou de désespoir. Pour le chrétien, par contre, toutes ces réalités ont un nom : la croix. L’homme de foi ne craint pas d’appeler la souffrance par son véritable nom : bénédiction, béatitude, chemin de fécondité et d’identification au Christ, parce qu’il découvre en cette croix, le visage du Crucifié qui l’aime, qui donne un sens à sa vie, qui l’accompagne et le réconforte au cœur de sa solitude.
Et le monde dit : « Tu veux être heureux ? Jouis, profite, réalise-toi en donnant libre cours à ton égoïsme et à ta sensualité », mais il laisse nos plus profondes interrogations sans réponse et, quand viennent la douleur et la difficulté, il nous abandonne comme un animal rassasié qui abandonne sa proie. Le Christ, au contraire, nous parle sans aucune tricherie : « tu veux être heureux ? Prends ta croix, renie-toi toi-même et réalise-toi en te donnant chaque jour complètement par amour. » Mais, en même temps, il se fait le Cyrénéen de notre petite croix, s’incline devant notre misère pour soigner nos blessures et nous donne son épaule pour que nous nous y appuyions aux moments de faiblesse. « Bienheureux ceux qui souffrent parce qu’ils seront consolés ». Non pas bienheureux parce que tu souffres, mais parce que tu vois le Christ en ta souffrance, parce que tu le vis avec ton espérance et ton sens d’oblation. Sans la foi, ces paroles du Christ sont incompréhensibles et même, elles sont très proches du cynisme et de l’absurde. Est-ce que je crois réellement que le Christ peut me rendre heureux ? Ai-je confiance en lui et en ses paroles ?
La foi est donc la condition nécessaire pour charger sa croix et suivre le Christ. Cependant, seul l’amour est capable de nous faire embrasser notre croix parce que l’amour est le seul motif qui a poussé le Christ à embrasser la sienne.
Option radicale pour le Christ à partir de l’amour :
Seul celui qui se donne, celui qui aime, constate l’efficacité de ce paradoxe qui parle de mourir pour avoir la vie et de la croix comme chemin de bonheur. Parce que l’amour, même au point de vue purement humain, renferme en lui-même le dynamisme du renoncement, de la souffrance, du don total de soi-même pour la personne que l’on aime. Comme les pères de familles connaissent bien tout cela par leur expérience personnelle ! Peut-il y avoir une façon d’aimer ses enfants sans connaître le sacrifice ? Existe-t-il un amour sincère entre un homme et une femme, qui ne soit pas exigeant ? Donner, renoncer, se dévouer, se donner, sont différentes façons de conjuguer le verbe aimer.
L’amour qui ne fait pas souffrir est un amour qui n’est pas authentique. Si mon amour envers Dieu, si ma vie chrétienne ne me pousse pas vers le sacrifice, ne me fait pas mourir à moi-même un peu plus chaque jour, il est absolument certain qu’il n’est pas total. Nous ne pouvons pas donner à Dieu la moitié ou les trois quarts de notre cœur : nous nous attacherons à nous-mêmes dans la part qui reste. Il est vrai que notre option radicale pour le Christ n’empêche pas qu’il puisse y avoir des faiblesses ou des chutes, mais celles-ci correspondent bien plus à nos limites ou à notre condition de pécheurs, qu’à une attitude de notre volonté. En d’autres termes, il s’agit d’une option pleine et totale dans la foi et dans l’amour qui, demeurant ferme et inébranlable dès le début, s’approfondit et mûrit avec le temps.
« Je n’ai rien voulu connaître sinon Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié » (1 Co 2, 2). Chers membres du Regnum Christi, mon fervent désir et ce à quoi je vous invite en ce carême est que chacun de vous puisse reproduire par sa vie, les paroles de saint Paul ; que vous renouveliez devant le Christ crucifié votre choix radical de le suivre coûte que coûte, de prendre ses paroles au sérieux, d’être chrétiens de croix. Et pour que cette invitation soit encore plus concrète, je vous suggère dans ce qui suit, deux façons de prendre votre croix chaque jour et de suivre le Christ : l’ascèse personnelle et la fidélité.
2. Prendre sa croix et suivre le Christ par l’ascèse.
Le Mont des Béatitudes et le Calvaire coïncident à leur sommet et on n’y arrive qu’avec un bagage léger. Suivre le Christ est un chemin très pénible, qui exige un effort permanent, soutenu par la grâce de Dieu. Il n’y a pas d’ascension sans ascèse ni de progrès spirituel sans combat.
Cette lutte constante qui caractérise notre vie, est la conséquence de deux réalités. D’un côté, la force de gravité de notre nature humaine blessée par le péché, qui nous tire vers le bas ; et de l’autre, notre condition « d’hommes nouveaux », nés par le baptême à une nouvelle vie qui nous appelle et nous pousse à monter plus haut (cf Col 3, 1-4). Ces deux forces combattent sur le champ de bataille de notre cœur et exigent de nous un exercice ascétique permanent comme saint Paul nous l’explique de façon éloquente : « Je meurtris mon corps et le traite en esclavage de peur qu’après avoir servi de héraut pour les autres, je ne sois moi-même disqualifié » (1 Co 9, 27).
Il est certain, comme l’affirme sagement l’Imitation de Jésus-Christ que l’on est à soi-même sa croix et qu’on la porte partout où l’on va (cf Livre II, chap 12, 19, 26). Les limites et les défauts de notre tempérament, les passions désordonnées de sensualité et d’orgueil, représentent notre principal cheval de bataille. Cependant, je vous propose maintenant trois façons très concrètes de pratiquer l’ascèse personnelle comme expression de foi et d’amour envers Jésus-Christ : l’austérité, la pudeur et la modestie ainsi que le renoncement personnel aux petites choses.
L’austérité
L’austérité est le trait principal du chrétien qui considère le Christ comme richesse principale et qui, donc, sait user des choses : en leur juste mesure, non comme fins, mais comme moyens merveilleux pour servir et aimer Dieu et son prochain. L’homme rigoureux préfère user des choses uniquement dans la mesure où elles sont utiles et évite tout le superflu ou le luxe, il fuit la vaine ostentation et choisit la simplicité et la sobriété selon sa position socio-économique. Et cela, non pas par étroitesse d’esprit, ni par dégoût des réalités de ce monde, bonnes en elles-mêmes, mais en raison de sa foi et de son amour pour le Christ, pour garder son cœur libre de tout attachement, mieux disposé à réaliser la volonté de Dieu et à aspirer vers les biens spirituels : « Bien plus, désormais, je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus, mon Seigneur - confesse l’Apôtre des gentils -. A cause de lui, j’ai accepté de tout perdre et je considère tout comme déchets afin de gagner le Christ » (Ph 3 8). Nous devons tout regarder comme poussière et rien si cela nous gêne ou nous écarte de lui.
Nous vivons dans un monde où la culture de l’avoir prévaut sur la culture de l’être. Presque sans nous en rendre compte, l’ambiance nous avale petit à petit en cette terre mouvante du posséder davantage, du posséder ce qu’il y a de mieux et de plus luxueux, ce qui est le plus nouveau. A la maison, la liste des choses « nécessaires » s’allonge et nous nous lançons peut-être dans l’agitation de dépenser parce que « c’est nouveau » ou parce que les autres l’ont. Inconsciemment, nous pouvons acquérir une façon de penser et de sentir qui, dans nos petites décisions, celles de tous les jours, nous pousse à nous en tenir à la loi « du plus rapide, du plus commode, du plus facile ». Et, si ces critères peuvent avoir leur valeur pour organiser certains côtés de la vie pratique, ils n’en ont pas du tout, pour notre vie morale et spirituelle. A la fin, nous pouvons nous retrouver en train de penser et de vivre avec la mentalité de consommation et de pragmatisme du monde et non plus avec les critères du Christ et de son Evangile.
Certainement, c’est l’Esprit Saint qui peut le mieux vous aider à discerner le degré de détachement que Dieu vous demande et qui exigera de vous, si vous avez une attitude disponible et généreuse, une bonne dose de sacrifice. N’est-il pas vrai que vivre dans l’austérité est une façon de porter notre croix et de suivre le Christ ? Et, quelle paix et quelle liberté donne à l’âme le fait d’user des choses sans nous laisser posséder par elles !
La pudeur et la modestie
La pudeur et la modestie sont des vertus qui poussent le chrétien à toujours se comporter conformément à sa dignité de fils de Dieu en sa façon de se présenter aux autres, et plus particulièrement dans le soin de son propre corps et la façon de s’habiller. Il est certain que « l’habit ne fait pas le moine » comme on dit, mais il révèle ce que l’on est et reflète dans une certaine mesure, la personnalité. Le chrétien témoigne cette plénitude de l’homme nouveau dont il a été revêtu le jour de son baptême (Col 3, 9-17), par la façon de s’habiller avec goût et sans ostentation, avec une élégance discrète et avec dignité, avec le respect et la pudeur dus au mystère de la personne et de l’amour et avec cette simplicité qui laisse transparaître spontanément la richesse intérieure du cœur.
Loin des sentiments de répression, de tabous ou de préjugés moraux, comme certains pourraient le penser, cette vertu vient de la conscience du fait que notre âme, dès notre baptême et lorsqu’elle est en état de grâce, est Temple de l’Esprit Saint et que notre corps acquiert, d’une certaine façon, un caractère « sacré », capable de refléter toute la richesse dont il est porteur. « Ne savez-vous pas que votre corps est le Temple du Saint Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu, et que vous ne vous appartenez pas ? Vous avez été bel et bien achetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps » (1 Co 6, 19-20).
Cette vision chrétienne s’oppose totalement à la tendance culturelle prédominante qui, par une liberté mal comprise et la permissivité des habitudes, a établi un culte du corps à caractère narcissique et aliénant, qui divinise certaines valeurs esthétiques dépouillées de leur contenu éthique, aboutissant parfois au mauvais goût, à la vulgarité et à l’absurde. Il y a différentes habitudes dans la façon de s’habiller et de se coiffer, certaines façons de traiter son propre corps qui, même si c’est la mode, cachent ou même déforment la beauté la plus originale de la personne et, donc, attentent à la dignité d’un homme ou d’une femme qui se disent chrétiens. Cela peut paraître des détails mesquins ou périphériques, mais il est vrai qu’il faut parfois une grande dose de renoncement pour ne pas céder à la pression des idéologies dominantes et des exigences de modes déterminées, davantage guidées par des paramètres commerciaux et hédonistes que par les critères de l’Evangile.
Mon invitation s’adresse spécialement à vous, chères jeunes et mères de familles du Regnum Christi, appelées à diffuser, par votre témoignage de vie, une culture chrétienne dans ces aspects, un style « d’être femme » dans lequel puisse resplendir cette beauté du dessein de Dieu dont la force d’attirance est d’éternelle actualité et source d’authentique plénitude. Quelle contribution les mères de famille ne peuvent-elles pas apporter par l’éducation de leurs filles, par le témoignage de leurs paroles et de leur vie, dans le goût des valeurs propres à l’authentique féminité ! Comme l’affirme le Pape Jean Paul II, vous pouvez reconnaître l’image parfaite de la femme nouvelle, selon le dessein de Dieu, dans la très sainte Vierge Marie : « Marie réaffirme le sens sublime de la beauté féminine, don et reflet de la beauté de Dieu » (cf Audience générale du 28 novembre 1995).
Le renoncement aux petites choses
Une troisième façon de prendre sa croix et de suivre le Christ sur le chemin ascétique est celle du renoncement aux petites choses, non par souci masochiste, mais comme expression de notre amour envers le Christ et comme moyen de nous identifier à lui.
La tradition de l’Eglise recommande de développer les pratiques du jeûne et de l’abstinence pendant le carême. Ces pénitences offrent un grand nombre de possibilités d’application qui ne se réduisent pas uniquement à la nourriture et aux boissons. On peut aussi pratiquer le jeûne et l’abstinence, par exemple, par un usage plus limité et plus rationnel de la télévision ou de l’Internet et prendre du temps pour la vie de famille, pour l’apostolat ou autres occupations utiles ; un jeûne des petites satisfactions, de musique ou de cigares. Jeûne et abstinence également en ne choisissant pas toujours le plus commode, en ne m’accordant pas systématiquement tout ce que me demande mon corps, en supportant le froid ou la chaleur, en ne me plaignant pas de tout ce qui m’est désagréable, en m’imposant une discipline dans l’organisation de mon temps, etc.
La vie quotidienne nous sert, sur un plateau, des occasions infinies de choisir le Christ et de le suivre en portant cette croix faite de petits détails. Mes chers membres du Regnum Christi, si nous ne cherchons pas aussi le sacrifice en ces petites choses, très facilement, peu à peu, nous nous glisserons dans le courant d’une vie molle et douce qui endort l’âme et mine nos défenses spirituelles, allant même jusqu’à éprouver de l’horreur devant tout ce qui implique renoncement ou sacrifice, comme si le fait de supporter un certain inconfort ou quelque omission, était quelque chose d’indigne ou de mauvais. Regardez Jésus-Christ et apprenez de lui quelle doit être l’attitude d’un chrétien authentique : lui qui a cherché une étable pour naître, qui a vécu trente ans de travaux pénibles, qui eut un ministère apostolique plein de fatigues et de gênes et qui, en outre, a voulu une croix comme lit de mort. Et c’est de cette croix qu’il m’invite à le suivre par le chemin du sacrifice.
Cet esprit de renoncement aux petites choses, fortifie l’amour et fait cadeau à l’âme d’une immense joie et d’une immense liberté d’esprit, mais, de plus, cela fortifie le caractère et la volonté pour surmonter les difficultés et les tentations. L’homme habitué au sacrifice est une tour de granit, non de gélatine, un roc ferme, non des sables mouvants, sur lequel l’Esprit Saint peut construire l’édifice de la sainteté. Mais il existe un fruit encore meilleur qui se récolte par cet exercice d’ascèse. Le renoncement à ces petits détails, vécu avec amour et en offrande à Dieu, est une source inépuisable de mérites et de grâces pour tout le Corps Mystique du Christ. C’est la raison pour laquelle, sainte Thérèse de Lisieux, une jeune fille qui mourut à vingt-quatre ans sans être jamais sortie des limites du cloître, est devenue la patronne universelle des missions. Celle-ci, comme le montre son autobiographie spirituelle, a collaboré à la conversion des pécheurs, a soutenu le travail des prêtres, est devenue une missionnaire intrépide grâce à la sainteté de sa vie bâtie sur de petits sacrifices offerts par amour.
Il n’y a pas de doute que l’exercice ascétique et, en particulier, la pratique de l’austérité, de la pudeur et de la modestie, tout comme le renoncement aux petits détails, constitue, comme nous venons de le voir, une façon très concrète de charger notre croix et de manifester ainsi le caractère radical et l’authenticité de notre option en faveur du Christ. La spiritualité du Regnum Christi, cependant, a toujours mis l’accent sur l’importance que revêtait le sacrifice moral par rapport aux mortifications physiques ; parce que celui-ci est beaucoup plus dur à notre nature et pour nous identifier au Christ de façon plus parfaite. En effet, il n’y a pas de sacrifice plus coûteux que celui de la fidélité délicate et constante à nos engagements vis-à-vis de Dieu, de l’Eglise et des autres. C’est la raison pour laquelle je vous offre maintenant quelques pistes pour que notre foi et notre amour s’exercent à la fidélité.
3. Prendre sa croix et suivre le Christ par la fidélité
Fidélité à la foi et à la doctrine du Magistère
Il est très possible qu’il ait été plus facile, à d’autres époques de l’histoire de l’Eglise, de conserver intégralement le trésor de la foi. Il est certain que de nos jours, cette tâche apparaît de plus en plus ardue et même, en certains cas, risquée. Dans un monde où la foi est mise entre parenthèse ; où l’autorité du Pape et des Évêques en communion avec lui est ouvertement et fréquemment contestée ; en une société où l’on cherche à présenter une foi « à la carte » avec des plats recomposés de christianisme et d’éléments pseudo-religieux, garder la foi intacte et fraîche exige, outre un difficile discernement et des études sérieuses, beaucoup d’oubli de soi et une bravoure propre au héros chrétien.
Il y a des centaines de milliers de martyrs qui, au long de l’histoire, et actuellement encore, ont témoigné par leur sang que la foi valait plus que la vie, qu’elle avait un prix et qu’il fallait être prêts à se sacrifier pour y être fidèles. Dieu ne nous demande peut-être pas le martyre sanglant, mais il nous demande cet autre martyre, lent, non moins coûteux, qui implique de conserver, de défendre et de transmettre la foi, avec fermeté et charité, en toutes circonstances. « Il existe un témoignage de cohérence - affirme le Pape - que tous les chrétiens doivent être prêts à donner chaque jour, même au prix de souffrances et de grands sacrifices. En effet, face aux nombreuses difficultés que la fidélité à l’ordre moral peut faire affronter même dans les circonstances les plus ordinaires, le chrétien est appelé, par la grâce de Dieu implorée dans la prière, à un engagement parfois héroïque » (cf Jean Paul II, Lettre Encyclique Veritatis Splendor, § 93).
Grâce à Dieu, la force et l’efficacité de la parole du Pape Jean Paul II sont confirmées par son témoignage de fidélité inébranlable à sa mission de roc et de pasteur de l’Eglise, malgré les vagues qui encerclent la barque de Pierre.
Fidélité aux commandements de la Loi de Dieu et de l’Eglise
Il n’y a pas de doute que la cohérence et la fidélité aux exigences morales de notre foi est peut-être ce qui coûte le plus. « Les chrétiens doivent être dans le monde ce que l’âme est au corps » (cf Concile Vatican II, Lumen Gentium, § 38). Pour pouvoir être la levure transformante dans sa propre ambiance, sel qui donne du goût au foyer et au poste de travail, lumière par notre parole et nos œuvres pour ceux qui nous entourent, il faut opter radicalement pour le Christ et embrasser la croix par amour.
Il faut embrasser la croix par amour par exemple pour rester chastes avant le mariage, même au prix de passer pour retardataire, ou pour défendre la pureté comme sainte Agnès ou sainte Maria Goretti. Il faut beaucoup d’oubli de soi pour s’ouvrir avec disponibilité au nombre d’enfants que Dieu donne, ou, comme dans le cas de la Bienheureuse Gianna Beretta, préférer sa propre mort pour que son enfant vive. Il faut se clouer à la croix du Christ pour être honnête dans le travail, pour se comporter avec justice au lieu de profiter des autres, pour aussi, dans le cas de saint Thomas Moore, rester fidèle à ses convictions personnelles en face de ce que pense la majorité ou préférer être regardé comme rétrograde et supporter peut-être le rejet des amis et des relations plutôt que de trahir le Christ, même au prix de sa réputation ou de sa carrière personnelle.
Grâce à Dieu, les exemples de fidélité sont nombreux, non seulement parmi les saints officiellement reconnus par l’Eglise, mais aussi parmi un grand nombre d’hommes et de femmes qui vivent autour de nous. Soyez courageux, chers membres du Regnum Christi, n’ayez pas peur de témoigner du Christ y compris dans les ambiances les plus difficiles et les plus hostiles. Qu’à l’exemple de saint Paul, que rien ni personne en ce monde, ne puisse vous séparer de l’amour du Christ : la persécution, la moquerie, le rejet, le qu’en dira-t-on : même si, pour cette raison, on vous traite comme des brebis destinées à l’abattoir. Mais toujours avec la certitude que la victoire est assurée et que vous trouverez votre force en celui qui continuera à vous aimer d’un amour fidèle et sans limites (cf Rm 8, 31-39).
Fidélité aux engagements apostoliques et spirituels du Regnum Christi
Le Regnum Christi est un merveilleux don de Dieu qui implique, de notre part, une réponse libre et pleine d’amour. Mais c’est aussi un Mouvement qui exige que chacun de ses membres se donne totalement au Christ par le service des autres. « Le Royaume des cieux souffre violence et seuls les violents s’en emparent » (cf Mt 11, 12). C’est pourquoi, chaque millimètre de terrain que nous gagnons pour notre sanctification ou notre apostolat, doit obligatoirement être arrosé de notre sang : puisqu’on ne peut pas collaborer à l’œuvre rédemptrice du Christ sans souffrir comme lui : « Sans effusion de sang, il n’y a pas de rédemption. » (Hb 9, 22).
Notre fidélité au Christ dans le Regnum Christi, si elle est authentique, doit nous coûter ; nous ne devons pas nous scandaliser ni nous décourager. La vie d’équipe, l’effort quotidien pour nous conquérir nous-mêmes pour le Christ, la fidélité à nos engagements spirituels, le sérieux et la constance et notre solide formation intégrale, le fait de nous surveiller constamment nous-mêmes pour voir la meilleure façon d’aider les curés et même nos évêques et apporter ainsi à l’Eglise des fruits concrets dans l’apostolat, tout cela exige que nous ne restions pas centrés sur nous-mêmes et représente aussi un moyen de fécondité.
Fidélité dans le commandement de charité
Si vous voulez un modèle privilégié et sûr de suivre le Christ sur le chemin de la croix, vous avez le commandement suprême du Christ : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34). Je peux vous certifier que la pratique constante et délicate de l’authentique charité chrétienne représente le sacrifice le plus parfait et le plus agréable à Dieu notre Seigneur ; et même, sans elle, tout le reste sera inutile et stérile (1 Co 13). Il n’y a pas de jeûne plus profitable que celui des jugements téméraires ou de la médisance ou des paroles blessantes ; il n’y a pas de meilleure abstinence que d’éviter tout ce qui peut gêner ou offenser nos frères.
Mais le Christ ne nous demande pas uniquement de pas nous faire de mal ou de nous respecter. Non, il dit : « aimez-vous », de façon positive. Et, de plus, il nous indique les limites de cet amour : « comme je vous ai aimés », c’est-à-dire sans limites parce que l ’amour de Dieu pour nous a été « jusqu’au bout » (cf Jn 13, 1). Tant que nous n’irons pas jusqu’au bout dans notre façon de vivre la charité, tant que nous ne sommes pas prêts à aimer à un degré héroïque, le monde ne pourra nous reconnaître chrétiens. Il faut aimer non seulement ceux qui nous aiment ou qui ne nous gênent pas mais aussi ceux qui nous offensent ou sont injustes avec nous (cf Mt 5, 46-47). Ce n’est que lorsque nous serons capables, comme le Christ, de pardonner à ceux qui nous font du mal ou de prier pour ceux qui nous persécutent et nous calomnient, que nous pourrons nous considérer chrétiens en vérité (cf. Mt 5, 43-45). Ce n’est que lorsque nous laverons les pieds à tous nos frères, dans un service désintéressé (cf. Jn 13, 12-17), quand nous nous ferons le prochain du dernier et donnerons notre temps et notre personne avec joie pour répondre à leurs besoins (cf. Lc 10, 33-37), c’est uniquement lorsque nous serons prêts à faire mille pas de plus que ce que nous demande notre frère (cf. Mt 5, 41), que nous commencerons à ressembler à Jésus-Christ, que nous commencerons à être ses disciples.
Chers membres du Regnum Christi, Dieu nous a fait cadeau d’un charisme qui consiste à connaître l’amour du Christ, à le vivre en toutes ses conséquences et à prêcher cet amour à tous les hommes en paroles et en actions. Cela représente une grande responsabilité et comporte également une croix plus lourde. Mais cela implique aussi des grâces spéciales que Dieu accorde à ceux qui font partie de cette œuvre qui est la sienne.
Il est possible qu’en concluant ces réflexions, certains d’entre vous se posent la même question que celle que les apôtres posèrent après avoir écouté, perplexes, les paroles exigeantes de Jésus-Christ : « mais alors qui peut être sauvé ? » (cf. Mt 19, 25). Qui peut radicalement opter pour le Christ et persévérer à sa suite sur le chemin de la croix ? Qui est capable de vivre une vie d’ascèse et d’être fidèle jusqu’au bout ? : « Pour les hommes c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible » (v. 26). Suivre le Christ sur le chemin de la croix ne dépend pas de nos seules forces. C’est avant tout une grâce pour laquelle nous devons supplier Dieu avec foi chaque jour. Lui demander de nous accorder d’être chrétiens de croix et de nous accorder aussi d’éprouver la joie d’avoir le Christ crucifié comme unique espérance dans notre vie. Salut ô Croix, unique espérance !
Je confie le fruit de ces réflexions à la puissante intercession de Marie et je lui demande de vous obtenir la grâce de vivre un saint et fructueux carême ainsi qu’une heureuse Semaine Sainte. Avec un salut cordial et ma bénédiction sacerdotale, je reste votre dévoué serviteur en Jésus-Christ.
Marcial Maciel, LC